
Mathieu de Taillac, Journaliste
Après huit ans et deux mandats à la tête du gouvernement espagnol entre 1996 et 2004, le dirigeant du Parti populaire (PP, droite) José Maria Aznar quitte le pouvoir, renonçant à se représenter aux élections générales tenues cette année-là. Le Parti socialiste, avec à sa tête José Luis Zapatero, arrive alors au pouvoir et y demeure jusqu’en 2011. M. Aznar laisse Mariano Rajoy, le successeur qu’il a désigné, reconquérir patiemment le pouvoir, ce qui se produit en 2011 et se prolongera jusqu’en 2018. Il participe à des meetings pour soutenir les candidats de sa formation et donne son opinion, parfois discordante, sur les grandes orientations du PP. Depuis le retour des socialistes au pouvoir en 2018 (Pedro Sánchez), M. Aznar continue d’exercer son influence pour que le Parti populaire connaisse le succès aux prochaines élections générales, devant se tenir au plus tard en juillet 2027.
Dans son bureau madrilène à mi-chemin entre le Musée du Prado et le parc du Retiro, il conserve, en images, la trace des événements et des rencontres qu’il continue de juger déterminants. Avec, au mur de sa bibliothèque, les portraits complices des grands de ce monde qui sont, le plus souvent, ses meilleurs amis politiques, comme George W. Bush et Tony Blair, dont il a également fait encadrer deux lettres manuscrites qui datent du soutien espagnol à la guerre menée par les États-Unis en Irak. « Merci de votre leadership, de votre courage et de votre vision », lui écrit notamment le président américain. Un peu plus bas, un montage artisanal, presque kitsch, le place dans la continuité de trois dirigeants internationaux : Ronald Reagan, Margaret Thatcher et le pape Jean-Paul II. Et plus loin, à droite, une photo qui rappelle le célébrissime cliché d’Iwo Jima montre des soldats espagnols déployer le drapeau rouge et jaune sur l’îlot Perejil. C’était en 2002, un épisode de fermeté nationale face à ce que l’Espagne avait perçu comme une provocation marocaine (1).
Avant Aznar, la droite était trop désunie et trop mal défranquisée pour séduire une majorité d’Espagnols. Après lui, et après la chute en 2018 de Mariano Rajoy, l’explosion du système bipartisan que dominaient le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et le PP complique durablement la reconquête du pouvoir par la droite… et, même, l’exercice concret du gouvernement par quelque parti que ce soit, contraint de tisser des alliances improbables dans un Parlement éclaté.
Il y a bien un homme qui parvient à gouverner l’Espagne depuis huit ans malgré cette configuration parlementaire endiablée : le socialiste Pedro Sánchez. Mais ses adversaires, dont Aznar se montre dans notre entretien l’un des plus farouches, préfèrent dire qu’il occupe le pouvoir plutôt qu’il ne l’exerce. Chacun jugera. Le dernier budget adopté par le Parlement remonte à 2023. Le gouvernement a vu plusieurs de ses projets de loi les plus emblématiques, comme celui sur le logement, rejetés par le Congrès des Députés. Faute de majorité structurée, l’exécutif adopte par décrets tout ce qu’il est constitutionnellement possible d’adopter, comme la récente régularisation de quelque 500 000 migrants sans papiers.
Car la seule majorité possible aujourd’hui est celle qui a chassé Rajoy du pouvoir : un PSOE amaigri, une gauche radicale divisée en deux formations, Podemos (le parti jusqu’au-boutiste qui refuse désormais de participer au gouvernement) et Sumar (une coalition rivale de Podemos qui accepte de partager les responsabilités avec le PSOE), et des formations régionales catalanes, basques et galiciennes, dont certaines sont indépendantistes (ERC et Junts en Catalogne, Bildu au Pays basque), d’autres plus pragmatiques (PNV au Pays basque, BNG en Galice). Certaines sont de gauche (ERC, Bildu et BNG), d’autres de droite (Junts et PNV).
En face, c’est le président du PP, Alberto Núñez Feijóo, qui dirige l’opposition. Sa limite est la même : celle de l’arithmétique parlementaire. Les tensions territoriales l’empêchent de déposer une motion de censure qui ait la moindre chance d’aboutir. S’il veut se rapprocher de Vox, le parti nationaliste et populiste d’extrême droite, il s’interdit automatiquement d’engranger les voix de Junts et du PNV, qui ne peuvent voter aucun texte avec un parti qui défend la recentralisation de l’Espagne.
Aznar, lui, a sorti les mains du cambouis de la petite politique partisane. À la tête de la fondation FAES, qui nourrit la droite de ses idées sans épouser aucune formation, il nous dit « voyager beaucoup, expliquer beaucoup, essayer de comprendre les choses du monde pour aider les gens à les comprendre eux-mêmes ». En avant, donc, pour une heure d’explications.
Mathieu de Taillac — Tous les Espagnols se souviennent comment, dans l’opposition, vous aviez adressé au président du gouvernement votre célèbre discours dans lequel vous lui demandiez de partir : « ¡Váyase, señor González ! » (« Allez-vous-en, Monsieur González ! ») (2). C’était en 1994 ; deux ans plus tard, vous arriviez au pouvoir. Le contexte actuel est-il similaire ? L’opposition devrait-elle dire aujourd’hui : « Allez-vous-en, monsieur Sánchez ! » ? Reconnaissez-vous dans la politique de 2026 des éléments de 1994 ?
José María Aznar — C’est bien pire aujourd’hui.
M. de T. — En quoi ?
J. M. A. — Le changement fondamental de la politique espagnole se produit lorsque la gauche se transforme en une gauche populiste radicale qui remet en cause la Transition (3) et, par conséquent, remet en cause la Constitution. L’étape suivante, c’est la coalition avec les forces qui veulent détruire le pays : les séparatistes (4) et d’anciens terroristes (5). Avec ces deux étapes, on revient à un schéma de division et de guerre civile (6). Ce que la Transition avait surmonté revient s’installer dans la politique espagnole.
M. de T. — À quoi faites-vous référence quand vous parlez de transformer la Constitution ?
J. M. A. — Ils veulent remplacer le système constitutionnel par une confédération de républiques en Espagne. Ils ne reconnaissent pas la Transition lorsqu’ils adoptent la loi sur la mémoire démocratique (7), et ils ne respectent pas l’esprit de la Constitution avec la loi d’amnistie accordée aux putschistes de 2017 (8). Tout cela remet en cause le système constitutionnel espagnol. Et c’est ce qui nous distingue des années 1990, quelles qu’aient été les divergences politiques de l’époque.
M. de T. — Qui veut changer la Constitution ? La gauche radicale et les indépendantistes, ou aussi le Parti socialiste ?
J. M. A. — Le Parti socialiste n’est plus le parti des années 1990. Le Parti socialiste, c’est le parti de Sánchez. Et ce n’est plus un parti, c’est une secte. Une secte d’adeptes d’un populiste. Il est très difficile pour un pays de fonctionner normalement quand son gouvernement se livre à ceux qui veulent le détruire ! Ils veulent empêcher que le centre droit revienne au pouvoir en Espagne. Et pour y parvenir, ils s’allient aux séparatistes et aux anciens terroristes. Alors ils remettent en cause la Constitution, ils remettent en cause la Transition, ils remettent en cause l’État de droit, ils remettent en cause les juges (9), ils remettent en cause absolument tout. Tout est acceptable à condition qu’il n’y ait pas d’alternance au pouvoir. C’est précisément ce qui caractérise les régimes populistes et les démocraties illibérales.
M. de T. — Je vous interrogeais sur la corruption mais, à vous entendre, on dirait que vous la considérez presque comme un épiphénomène produit par la dégradation de la démocratie espagnole…
J. M. A. — La corruption est l’expression du fait qu’un groupe de délinquants s’est emparé du gouvernement et du pouvoir en Espagne. Ils ont pris le pouvoir et ont étendu la corruption autant qu’ils ont pu. La corruption est réparable, si l’on peut dire, mais ce qui m’inquiète bien davantage, c’est le dommage institutionnel infligé au pays. Les dommages politiques, les dommages institutionnels et les crises politiques ont des issues bien plus difficiles. Les prochaines élections en Espagne seront des élections constituantes. Certes, on ne les appellera pas ainsi, mais si cette coalition gouvernementale avait la possibilité de sortir des urnes avec une majorité, cela signifierait la fin de la monarchie parlementaire (10), la fin de la Constitution, la reconnaissance de la pluralité nationale de l’Espagne (11) et la création d’une confédération de républiques. À l’inverse, si le Parti populaire, le centre droit, l’emporte, il restera le pilier constitutionnel dans un espace de centralité politique pour affronter l’avenir du pays et tenter de réparer les dommages institutionnels en cours. Les prochaines élections seront donc, sans aucun doute, les plus importantes, les plus décisives depuis cinquante ans.
M. de T. — Qui appelez-vous délinquants ? Tous les membres du gouvernement ?
J. M. A. — Tous ceux qui sont mis en examen, disons « présumés délinquants ». Mais rien de tout cela n’aurait été possible sans que le chef du gouvernement ne le tolère. C’était son premier cercle. Sa femme (12), son frère (13), ses hommes de confiance au gouvernement (14), ses hommes de confiance au Parti socialiste (15). Et c’est lui qui devrait en répondre.
M. de T. — Les gouvernants font parfois de mauvais choix lorsqu’il s’agit de désigner telles ou telles personnes à des postes de responsabilité. Les affaires de corruption existent malheureusement dans beaucoup de partis et de pays. Quelle est la spécificité du cas espagnol ?
J. M. A. — Ce groupe a été constitué pour s’emparer du pouvoir et devenir une bande prédatrice. Voilà la différence. C’est le sens même du populisme radical de gauche. Comme il n’y a pas de limites, pas de règles, pas de respect des lois ni des usages parlementaires, peu importe qu’il y ait un budget ou non (16), peu importe que le procureur général de l’État soit condamné pour délinquance ou non (17).
M. de T. — Parmi les nombreuses affaires judiciaires, il en est une plus spectaculaire que les autres : celle de l’ancien chef du gouvernement José Luis Zapatero (18). Certains, peut-être plus indulgents envers Zapatero, plaident pour une meilleure réglementation du statut d’ancien chef du gouvernement. Estimez-vous une telle réforme nécessaire ?
J. M. A. — Je ne crois pas que ce soit un problème de réglementation mais, plutôt, de pratique politique. Comme toujours en Europe et dans beaucoup de pays, on a tendance à dire : « Il faut sur-réguler. » Non, il ne faut pas sur-réguler, il faut se comporter selon les normes habituelles et dans le respect de la loi.
M. de T. — Comment définiriez-vous Pedro Sánchez ? Quel est son moteur ? Lui reconnaissez-vous au moins une qualité ?
J. M. A. — C’est un populiste radical de gauche dont la seule ambition est d’être au pouvoir. Le pouvoir est le principe et la fin de toute son action. Et à cela il sacrifie absolument tout. Je crois que c’est le dirigeant le plus néfaste que l’Espagne ait connu depuis de nombreuses décennies. Non, je ne veux lui reconnaître aucune qualité, car le mal qu’il fait à l’Espagne l’emporte sur tout le reste.
M. de T. — Comment voyez-vous le rôle de l’opposition face à ce gouvernement qui, comme vous le rappelez, n’a pas fait adopter de budget depuis trois ans ? Est-elle suffisamment active ?
J. M. A. — Je crois que l’opposition va gagner les prochaines élections. Mais au-delà de cette victoire attendue, il est très important qu’une large majorité d’Espagnols veuille retrouver un espace de centralité, rejette les extrêmes de droite comme de gauche, et se rassemble autour du Parti populaire qui reste le grand pilier constitutionnel en Espagne. Cette large majorité devra engendrer un gouvernement très fort, très sérieux, très énergique. Vous conviendrez, à cet égard, que la situation sera très différente si le PP a 170 sièges et Vox 30, ou si le PP en a 140 et Vox 60. Et, troisièmement, il faut un projet de redressement du pays très clair : redressement de la nation, de l’État, des institutions, ainsi qu’un retour au respect de la loi et des principes démocratiques fondamentaux, qui ont été très abîmés sous les mandats socialistes. Le projet présenté doit être à la hauteur d’une attente qui est véritablement historique pour le pays, existentielle. Ce ne peut pas être un programme administratif de gestion des affaires courantes.
M. de T. — Au vu de la situation telle que vous la décrivez, le pays et l’opposition peuvent-ils attendre jusqu’aux élections, prévues au plus tard en juillet 2027 ?
J. M. A. — La politique est un long exercice de patience. Nous ferons preuve de patience, ce qui ne veut pas dire d’immobilisme. Si vous me demandez si une motion de censure est envisageable (19), même si on en parle beaucoup en ce moment, je n’y crois pas. Cela n’arrivera pas.
M. de T. — Quand Junts propose de parler avec le PP, en Belgique (20), est-ce du bluff ?
J. M. A. — Ce que veulent les séparatistes catalans, ce que veut Bildu, ce que veulent les anciens terroristes, ce n’est pas la gouvernabilité de l’Espagne, c’est la disparition de l’Espagne. Si un gouvernement est leur allié — comme c’est le cas du gouvernement Sanchez à l’égard de Junts —, ils n’auront aucun intérêt à ce qu’il cesse de l’être.
M. de T. — Qu’est-ce qui manque au chef de l’opposition, Alberto Núñez Feijóo, pour devenir chef du gouvernement ? La patience dont vous parliez ?
J. M. A. — Il ne lui manque que le temps qui nous sépare des prochaines élections. Il a toutes les qualités pour être un excellent chef du gouvernement.
M. de T. — Vous avez évoqué le rapport de forces avec Vox. Depuis que Vox s’est impliqué dans les institutions, la définition de la relation entre le Parti populaire et Vox n’a pas été simple. Jusqu’il y a peu, la direction du PP ne définissait pas de stratégie et affichait l’ambition de gouverner sans eux. Aujourd’hui, Vox soutient le PP dans plusieurs régions et on entend une formule plus réaliste : « Les chiffres sont ce qu’ils sont. » Si vous étiez au pouvoir, comment définiriez-vous la relation avec eux ? Peut-on partager une partie du programme avec Vox tout en fixant des limites à ce rapprochement, et éviter que l’électeur ne préfère l’original à la copie ?
J. M. A. — Ce qui est souhaitable, comme je vous l’ai dit, c’est une majorité large, très large, du PP. Nous pourrons ainsi avoir un gouvernement solide, avec une majorité parlementaire, capable d’agir et d’être soutenu par cette large majorité de citoyens.
Vox, à l’origine, était une scission du Parti populaire (21), mais c’est désormais davantage que cela. Vox est un parti qui veut remplacer le Parti populaire, comme tous les partis qui naissent à la droite d’un parti de centre droit. C’est sa vocation et il continuera dans cette voie. C’est pourquoi, si le résultat des prochaines élections est moins favorable que souhaité pour le PP, la tentation de Vox ne sera pas de s’engager dans le gouvernement mais probablement de laisser le PP seul et d’essayer de provoquer des élections à court terme pour le remplacer. Ce qui, à mon sens, aggraverait encore la crise du pays, en faisant du populisme de gauche et du populisme de droite des alliés objectifs.
M. de T. — En ce moment, le PP en Espagne semble se porter bien mieux que la plupart des partis de droite classique dans le reste de l’Europe…
J. M. A. — C’est le seul grand parti traditionnel et constitutionnel qui subsiste au centre de l’échiquier politique, avec la CDU allemande. Tous les autres partis ont disparu ou sont en voie de disparition, y compris les conservateurs et les travaillistes britanniques. C’est un grand avantage pour le Parti populaire, mais aussi pour l’Espagne. Et il faut en tirer parti.
M. de T. — Vox a introduit dans le débat national le terme de « priorité nationale », concept directement calqué sur l’un des thèmes-clés du Rassemblement national français… Le PP peut-il et doit-il intégrer ce concept, le redéfinir à sa façon dans le cadre constitutionnel, ou s’en distancier autant que possible ?
J. M. A. — Il faudrait d’abord qu’on m’explique ce que cela signifie exactement ! En tant que libéral, je suis partisan de défendre l’idée que nous sommes tous égaux devant la loi. C’est la priorité fondamentale, et c’est le bon fondement des bonnes démocraties, du bon fonctionnement des institutions et de la liberté. Si on commence avec la priorité nationale, on finira peut-être avec la priorité locale ! Si vous tombez malade, à Huelva par exemple, comme la santé dépend des communautés autonomes, on soignerait d’abord quelqu’un de Huelva avant quelqu’un de Valence. Ce n’est pas acceptable. Rétablir la présence de l’État, c’est aussi rétablir le bon fonctionnement du système de santé.
M. de T. — En 2018 (22), nous vous avions demandé comme vous définiriez politiquement Donald Trump. Ce dernier exerçait alors son premier mandat et vous disiez qu’il incarnait un mélange de nationalisme, de populisme et de protectionnisme. Maintenez-vous ce diagnostic ou souhaitez-vous l’affiner ?
J. M. A. — Il est protectionniste, populiste et nationaliste. Mon diagnostic ne changera donc pas. Ce qui se passe, c’est qu’il est aujourd’hui bien plus disruptif que lors de son premier mandat. Et il est plus disruptif, curieusement, avec ses alliés qu’avec ses adversaires !
M. de T. — Que devrait être le lien transatlantique aujourd’hui ? Pedro Sánchez mène une politique d’affirmation de la position espagnole contre celle de Donald Trump, même si cela peut parfois ressembler à une opposition de principe aux États-Unis en tant que nation (23). Y a-t-il un juste milieu? Peut-on affirmer sa souveraineté nationale, une position propre, sans risquer de rompre la relation transatlantique ?
J. M. A. — Je crois que cette relation reste fondamentale. Pour l’Europe et pour les Européens, l’Union européenne et l’Otan sont plus nécessaires que jamais. L’Europe a renoncé à sa sécurité et l’a confiée à l’Otan, ce qui revient à la confier à la responsabilité américaine. Cette architecture est aujourd’hui remise en cause. Ce qui ne veut pas dire que la relation transatlantique a disparu mais qu’il faut tout faire pour la rétablir dans son plein éclat. Ensuite, certaines politiques populistes ne regardent que le marché intérieur. Sánchez, lui, veut seulement se présenter devant ses électeurs comme une sorte de leader du Sud global, et tout le reste lui est indifférent. S’il faut attaquer les États-Unis, s’il faut attaquer Israël, s’il faut se mettre en marge de toutes les politiques sensées en Europe, peu lui importe. Il oublie deux choses. Un : les États-Unis sont essentiels à notre sécurité. Deux : les États-Unis sont le premier investisseur mondial en Espagne, et les États-Unis sont la première destination des investissements espagnols à l’étranger. Quoi qu’il en soit, l’un des défauts de l’administration Trump est de toujours raisonner en termes commerciaux. Or la valeur des alliances est très positive, tant pour les États-Unis que pour les Européens. C’est ce qu’il faut défendre. Dans l’histoire, ce sont toujours les grandes alliances qui ont triomphé.
M. de T. — Sur la guerre en Iran, le parallèle avec la guerre en Irak que vous avez soutenue s’impose, même si les situations diffèrent. Le président George W. Bush avait appelé ses alliés européens pour tenter de les convaincre de l’aider. Cette fois, il n’y a eu aucun appel. Qu’auriez-vous fait si vous aviez été au gouvernement ?
J. M. A. — Je n’aurais pas fait ce qu’ont fait beaucoup de dirigeants européens, qui ont dit : « Cette guerre ne nous concerne pas. » Pardon, comment prétendre que cette guerre ne nous concerne pas ? Dans cette guerre se trouve votre principal allié au sein de l’OTAN. Dans cette guerre se trouve l’un de vos principaux alliés au Moyen-Orient, Israël. Dans cette guerre se trouve aussi un État qui est une menace pour vous : l’Iran. Vous devez revoir votre politique énergétique, vous risquez peut-être de manquer de kérosène dans les prochaines semaines, les prix de l’énergie augmentent, l’inflation repart… Et vous me dites que cette guerre ne vous concerne pas ? De quoi parlez-vous ?
Une chose est d’être conscient du caractère disruptif que les États-Unis revêtent aujourd’hui vis-à-vis de l’Europe lorsqu’ils nous regardent avec mépris et font peu de cas de l’OTAN… Mais quand un allié me dit qu’il a besoin de moi, alors là il s’agit d’autre chose : je mets sur la table la valeur incontournable des alliances car les alliances s’honorent des deux côtés, et l’aide peut se demander des deux côtés. Pour l’Europe, c’était le moment de mettre en avant la valeur des alliances, et nous ne l’avons pas fait.
M. de T. — Est-ce à dire que nous aurions dû envoyer des avions ?
J. M. A. — Nous aurions dû nous engager à apporter notre soutien en échange du maintien et du renforcement de l’alliance. Si la réponse à cette proposition avait été non, tant pis. Mais au moins nous aurions proposé notre soutien solidaire. Ce qu’on ne pourrait pas nous dire, c’est qu’un allié a eu besoin de nous et que nous ne lui avons pas tendu la main parce qu’il ne nous avait pas appelé suffisamment tôt ! L’Alliance atlantique, vous le savez, est bien plus qu’un pacte militaire : c’est la démocratie, c’est la liberté, c’est la prospérité, c’est la tolérance, c’est l’égalité. Quel était l’objectif fondamental de l’Union soviétique en son temps ? Diviser l’OTAN, séparer les États-Unis de l’Europe. Quel est l’objectif fondamental des Russes aujourd’hui, ou des Chinois ? C’est le même. Ce qui signifie que ces alliances ont une valeur stratégique fondamentale. Si le système d’alliance américain était sans importance, ceux qui contestent la position occidentale dans le monde ne s’acharneraient pas autant à le briser.
M. de T. — Partagez-vous cette vision selon laquelle l’Europe est un végétarien dans un monde de carnivores ?
J. M. A. — À qui la faute si, il y a quinze ans, l’Europe représentait 25 % du produit intérieur brut mondial et n’en représente plus que 15 % aujourd’hui ? Qui est responsable d’avoir raté la révolution technologique ? Qui est responsable d’une politique énergétique européenne désastreuse, bien plus coûteuse que la politique américaine ? Qui est responsable d’avoir confié notre sécurité aux mains américaines ? Qui est responsable d’un marché unique qui comporte parfois plus de droits de douane et d’obstacles internes que ceux que d’autres veulent nous imposer de l’extérieur ? Pourquoi les piliers fondamentaux de l’union bancaire ne sont-ils pas encore achevés ? Toutes ces responsabilités sont européennes. De plus, des pays essentiels pour l’Europe ne sont pas au mieux de leur forme. La responsabilité des dirigeants est de définir des politiques qui représentent une réponse européenne à la hauteur des enjeux. Sinon, le déclin européen, même s’il est lent, se poursuivra progressivement sur le long terme.
M. de T. — Vous êtes un observateur attentif de l’Amérique latine. Au Venezuela, peu de gens regretteront la dictature de Nicolás Maduro, aujourd’hui en prison aux États-Unis. Mais le changement de titulaire du pouvoir, sans élections libres, est-il pour autant acceptable ?
J. M. A. — Les États-Unis sont à nouveau dans la doctrine Monroe, celle de l’Amérique aux Américains… dirigée par les Nord-Américains. Dans son discours d’investiture, Trump a cité deux présidents : McKinley (24) et Theodore Roosevelt. Il a ensuite exprimé son admiration pour le président Polk (25). Quand Trump parle du Panama, du Groenland ou de Cuba, il a en tête Polk, McKinley et Roosevelt. Polk est celui qui étend considérablement les États-Unis vers l’extérieur, qui fait la guerre au Mexique et s’approprie tout le nord mexicain. McKinley est celui qui décide de la présence américaine sur la scène internationale, en commençant par le maillon le plus faible, les vestiges de l’empire espagnol : Cuba, Porto Rico et les Philippines. Theodore Roosevelt, c’est l’expansion vers Panama, entre autres.
Ce que nous avons vu au Venezuela est une expression de tout cela. C’est très bien que Maduro soit dans une prison de New York, car c’est un narcotrafiquant. Mais ce que j’espère et souhaite, c’est que la volonté des Vénézuéliens soit respectée. Il y a eu des élections que l’opposition a remportées de façon écrasante (26). C’est là que doit résider le fondement essentiel. L’objectif doit être d’aider le Venezuela à se transformer en un système démocratique.
M. de T. — Que vous inspirent les rumeurs d’une intervention à Cuba ?
J. M. A. — Je me bats pour la démocratie cubaine depuis très longtemps. Je suis un défenseur de la liberté et, par conséquent, je souhaite la liberté pour Cuba. Je crois que les choses vont se précipiter à Cuba dans les prochains mois, probablement avant les élections de novembre. S’il existe un plan bien défini pour Cuba, il ne peut être que celui-ci : que les Cubains aient une démocratie pleine et entière.
M. de T. — Croyez-vous que cela passera par une intervention américaine ?
J. M. A. — Je dis qu’elle sera indispensable pour qu’il y ait la liberté.
M. de T. — Au Nicaragua, on a l’impression que les prétendus révolutionnaires sandinistes (27) ont adopté les pires pratiques de la dictature de Somoza (28). Pourtant, les États-Unis ne semblent pas manifester un grand intérêt pour ce petit pays. Le monde a-t-il oublié les Nicaraguayens ?
J. M. A. — Il y a une dimension prédatrice essentielle dans la situation politique au Nicaragua. On ne les oublie pas : le tour du Nicaragua viendra probablement aussi. C’est simplement que, stratégiquement, le Venezuela ou Cuba ont davantage de sens, aujourd’hui, dans la politique américaine que le Nicaragua.
M. de T. — La dernière question est personnelle. Existe-t-il des conditions dans lesquelles vous pourriez revenir à la politique active, en Espagne ou à la tête d’une institution européenne, voire mondiale ?
J. M. A. — Je crois que la meilleure façon d’aider est de faire ce que je fais maintenant. Ce qui ne veut pas dire que je ne pourrais pas être meilleur dans ce que je réalise actuellement ! Mais je n’ai aucun désir de revenir à la politique active. Absolument aucun. Ni en Espagne, ni hors d’Espagne.
(1) En juillet 2002, un groupe de soldats marocains occupa l’îlot inhabité de Perejil, territoire espagnol situé à quelques centaines de mètres des côtes marocaines, en face de Ceuta. Aznar ordonna une opération militaire éclair qui reprit l’îlot en quelques heures sans effusion de sang. L’épisode provoqua une grave crise diplomatique avec le Maroc mais fut salué en Espagne par l’électorat conservateur.
(2) Le socialiste Felipe González fut président du gouvernement espagnol de 1982 à 1996, pendant quatre mandats consécutifs. En 1994, sa dernière étape est minée par une série de scandales de corruption et d’affaires d’État, notamment le scandale des GAL, groupes paramilitaires financés par le gouvernement pour lutter contre les terroristes basques de l’ETA. Dans ce contexte, Aznar prononce ce discours resté historique au Parlement.
(3) Processus de démocratisation et de négociation de grands pactes transpartisans qui suivit la mort de Franco en 1975, aboutissant à la Constitution de 1978 et à l’établissement de la monarchie parlementaire. La Transition reste le cadre fondateur de la démocratie espagnole moderne.
(4) Le gouvernement Sánchez s’appuie notamment sur Junts, parti indépendantiste catalan de droite dirigé par Carles Puigdemont depuis la Belgique où il réside pour éviter l’action de la justice espagnole, et sur ERC, formation indépendantiste catalane de gauche. Leurs votes sont indispensables à la majorité parlementaire du gouvernement.
(5) Référence à Bildu, coalition de la gauche indépendantiste basque, héritière de la mouvance politique historiquement proche de l’organisation terroriste ETA, dissoute en 2018. Bildu est aujourd’hui un parti légal représenté au Parlement espagnol et au Parlement régional basque.
(6) Référence à la guerre civile espagnole de 1936-1939, qui opposa les républicains aux nationalistes du général Franco et reste une fracture mémorielle profonde dans la société espagnole.
(7) Adoptée en 2022, cette loi abroge la loi d’amnistie de 1977 votée lors de la Transition, condamne le régime franquiste et prévoit des mesures de réparation pour les victimes.
(8) En octobre 2017, le gouvernement régional catalan, dirigé par Carles Puigdemont, organisa un référendum d’autodétermination déclaré illégal par la justice espagnole, suivi d’une déclaration unilatérale d’indépendance. En 2024, le gouvernement Sánchez fit adopter une loi d’amnistie couvrant les faits liés à ce processus.
(9) Plusieurs membres du gouvernement Sánchez mettent régulièrement en cause l’impartialité de certains juges dans les affaires touchant les proches de l’exécutif ou du Parti socialiste.
(10) L’Espagne est une monarchie parlementaire depuis la Constitution de 1978. Le roi Felipe VI, monté sur le trône en 2014, y exerce une fonction essentiellement représentative et arbitrale. La gauche radicale est ouvertement favorable à un référendum sur la monarchie tandis que le PSOE, malgré une inspiration républicaine liée à son histoire, n’a jamais inclus aucune mesure en ce sens dans ses programmes électoraux.
(11) Expression utilisée par les mouvements indépendantistes et une partie de la gauche pour désigner l’Espagne comme un ensemble de nations (catalane, basque, galicienne…) dotées de cultures propres et, pour les jusqu’au-boutistes, d’un droit à l’autodétermination.
(12) Begoña Gómez, épouse de Pedro Sánchez, est mise en examen depuis 2024 pour trafic d’influence dans le cadre d’affaires liées à des contrats publics et à ses activités académiques et professionnelles.
(13) David Sánchez fait l’objet d’une enquête judiciaire concernant son recrutement comme coordinateur culturel par la province de Badajoz.
(14) Référence notamment à José Luis Ábalos, ancien ministre des Transports, et à son ancien collaborateur Koldo García, tous deux mis en examen, notamment pour de présumées commissions illicites sur des marchés publics de masques anti-Covid.
(15) Référence notamment à Santos Cerdán, ancien secrétaire à l’organisation du PSOE, également mis en examen pour corruption.
(16) Le Parlement n’a pas voté le budget depuis 2023. Le gouvernement reconduit donc chaque année les budgets précédents faute de majorité suffisante.
(17) Álvaro García Ortiz, procureur général nommé par le gouvernement Sánchez, a été mis en examen en 2024 pour révélation de secrets professionnels après la divulgation d’informations fiscales concernant le compagnon d’Isabel Díaz Ayuso, présidente de la communauté de Madrid et figure majeure du PP.
(18) José Luis Rodríguez Zapatero, chef du gouvernement socialiste de 2004 à 2011, est visé depuis 2025 par une enquête judiciaire portant sur ses activités de conseil après la fin de son mandat. Le juge instructeur examine si ces activités ont pu servir à occulter un délit de trafic d’influence en lien avec des gouvernements étrangers tels que le Venezuela et la Chine.
(19) En Espagne, la motion de censure est dite « constructive » : elle ne peut être déposée qu’en proposant simultanément un candidat alternatif à la présidence du gouvernement. Ce mécanisme vise à éviter les crises gouvernementales. Il explique aussi que sur les six motions de censure soumises au vote depuis 1978, seule une l’ait emporté : celle qui a renversé Mariano Rajoy et conduit Pedro Sánchez au pouvoir, en 2018.
(20) Carles Puigdemont, ancien président régional de Catalogne, a fui les poursuites de la justice espagnole en s’installant en Belgique depuis le référendum illégal de 2017 et la déclaration unilatérale d’indépendance qui s’ensuivit. Il continue d’exercer une forte influence sur son parti Junts.
(21) Vox a été fondé en 2013 par d’anciens cadres du PP, notamment après des divergences sur la gestion des relations avec les nationalistes basques et catalans. Le parti est resté marginal jusqu’à sa percée électorale en Andalousie en 2018.
(22) https://politiqueinternationale.com/revue/n159/article/la-force-des-convictions
(23) Sánchez a adopté des positions publiquement critiques à l’égard de Trump sur plusieurs dossiers : les droits de douane, le soutien à l’Ukraine, l’investissement des membres de l’Otan dans les dépenses de défense et, surtout, la politique d’Israël à Gaza, provoquant les foudres du président américain et ses menaces de rétorsion, jusqu’ici non suivies d’effet.
(24) William McKinley, président des États-Unis de 1897 à 1901, incarne l’émergence des États-Unis comme puissance impériale.
(25) James K. Polk, président des États-Unis de 1845 à 1849, figure de l’expansionnisme américain, annexe le Texas, provoque une guerre avec le Mexique et s’empare de vastes territoires correspondant aux actuels États de Californie, Nouveau-Mexique et Arizona.
(26) Lors de l’élection présidentielle vénézuélienne de juillet 2024, Maduro a proclamé sa victoire sans publier de preuves du dépouillement. De l’avis de nombreux observateurs, c’est le candidat de l’opposition, Edmundo González Urrutia, qui l’a largement emporté dans les urnes.
(27) Le Front sandiniste de libération nationale renversa en 1979 la dictature de Somoza et gouverna le Nicaragua jusqu’en 1990. Revenu au pouvoir en 2007 sous la conduite de Daniel Ortega, l’un de ses anciens commandants, le mouvement a progressivement instauré un régime autoritaire, muselant l’opposition, expulsant les ordres religieux et emprisonnant ses propres anciens compagnons de lutte.
(28) La famille Somoza dirigea le Nicaragua d’une main de fer de 1936 à 1979, s’appuyant sur la Garde nationale pour réprimer toute opposition. Ce régime dynastique, soutenu par les États-Unis, est devenu le symbole de la dictature latino-américaine adossée aux intérêts nord-américains.